20 juillet 2020 :

« La pauvreté, richesse des nations ». Cet aphorisme résume à lui seul les contradictions qui alimentent le débat sur cette question faussement philosophique et réellement pragmatique. Le quotidien de personnes humaines sur toute la planète confirme le besoin de revisiter la conversation des décennies précédentes colorées par l’afro-pessimisme fondateur d’un René Dumont ou enivrées par l’afro-optimisme de Thabo Mbeki et autres partisans de la Renaissance».

1. La pauvreté est multidimensionnelle : quel baromètre utiliser pour la mesurer ?

Ce qui peut apparaitre comme une évidence se doit pourtant d’être ressassé : la pauvreté est multidimensionnelle. C’est trop souvent que l’on l’a réduit à une insuffisance de revenus. Pourtant, la pauvreté présente de nombreux visages. Selon le centre de recherche et de politique économique Oxford Poverty and Human Development Initiative (OPHI) de l’Université de Oxford, "beaucoup de pays, à travers le monde définissent la pauvreté comme un manque d'argent. Pourtant, les personnes pauvres elles-mêmes considèrent leur expérience de la pauvreté de manière beaucoup plus large. Une personne pauvre peut souffrir de multiples désavantages en même temps - par exemple, elle peut être en mauvaise santé ou souffrir de malnutrition, manquer d'eau potable ou d'électricité, avoir un travail de mauvaise qualité ou être peu scolarisée. Il ne suffit pas de se concentrer sur un seul facteur, comme le revenu, pour saisir la véritable réalité de la pauvreté."

Dans une telle discussion, l’on s’enrichit du fait de s’entendre avant tout sur qui est pauvre en réalité. De quelle manière précisément une personne est-elle pauvre ? L’on constate que les gens ne sont pas pauvres dans l’absolu, mais que cette pauvreté est liée à un contexte socio-économique et politique particulier.

Première question donc : les seuils de pauvreté utilisés par les décideurs politiques pour calculer certains types d'allocations sont-ils pertinents ou suffisants ? Ou bien tirent-ils leur crédibilité statistique du fait que ces grandes institutions ne se trompent jamais ? Ce serait faire preuve de mauvaise foi manifeste que de répondre par l’affirmative tant les machines à idées de ces quarante dernières années se sont dites et dédites.

Comment, donc, les citoyen.ne.s d’un continent riche tant dans son sol que dans son sous-sol peuvent-ils-elles demeurer constamment pauvres ?

L’indice de pauvreté défini en Occident semble ne pas être adapté aux pays considérés comme en voie de développement. Il faut repenser les standards et réexaminer la façon unique et universelle de mesurer les humains et leurs destinées. La technocratie ne doit plus être une dictature que personne n’ose critiquer. C’est ce que fait Philp Alston[1] dans un rapport critiquant une "image faussement positive" qui a sous-tendu une "décennie de triomphalisme mal placé".

2. Retour aux fondamentaux : revisiter le paradigme de la pauvreté pour mieux la combattre 

C’est l’histoire d’une famille qui possède de la farine, du sel, de l’huile et qui pleure parce que ses enfants n’ont pas de beignets à manger. Quelle ironie ! C’est pourtant l’attitude de plusieurs familles et personnes en Afrique et notamment dans le monde rural.

Des personnes, des familles et des gouvernants se maintiennent dans une posture de pauvreté. Ils se perçoivent comme pauvres et attendent de l’aide. Ils se complaisent dans une attitude permanente d’éternels assistés inactifs alors qu’ils possèdent, en réalité, tous les ingrédients pour mener une vie décente.

Ainsi, toutes ces personnes qui ont pratiquement tout, se considèrent comme pauvres et deviennent effectivement pauvres parce que c’est le discours qu’on leur a servi depuis des décennies. N’est-il pas vrai que les lunettes utilisées pour regarder une situation la colorent fortement ?

La technocratie invasive et intrusive finit par convaincre du besoin d’un retour aux choses simples, aux fondamentaux tout simplement.

De nombreuses questions n’ont pas reçu des réponses claires et nous confortent sur la nécessité de changer de paradigme.

Qu’est-ce qui manque en réalité à la corbeille de la ménagère en Afrique subsaharienne, par exemple, pour qu’on la définisse comme pauvre ? Comment dire que les gens sont pauvres alors qu’en réalité, ils disposent des ressources et des capacités pour être riches, mais manquent juste d’opportunités et d’un environnement favorable pour sortir du piège de la pauvreté ?

Dans ce nouveau regard sur la pauvreté ou plutôt sur la création de la richesse, les éléments fondamentaux de la qualité de vie des gens sont pluriels et qualitativement distincts et l’on ne saurait les réduire à une métrique unique.

Il ne faut donc pas persister dans une approche marxiste matérialiste définissant les inégalités uniquement en termes de ressources matérielles ou encore selon des normes capitalistes et ignorer les personnes qui possèdent leurs forces de travail et leurs ressources naturelles.

3. Et si en fin de compte, les politiques de réduction de la pauvreté cultivaient la pauvreté ?

La pauvreté naît dans les esprits et dans les politiques. C’est donc dans les esprits et les politiques qu’il convient, d’abord, de l’éradiquer en changeant de discours et en s’inscrivant dans une tolérance zéro de la pauvreté.  In fine, les choses ont le nom qu’on leur donne. Pourquoi donc se limiter à réduire la pauvreté et non s’engager à créer la richesse ?

Le problème social de la pauvreté est le manque de richesses et le résultat de la façon dont la richesse est distribuée. S’en tenir à une logique dont le succès se ramène à réduire la pauvreté, c’est maintenir la pauvreté. Nous n’éliminerons pas la pauvreté en réduisant la pauvreté et en soulageant temporairement les symptômes de la pauvreté.  Soulager les symptômes, c’est ajouter des barrières supplémentaires à l’élimination de la pauvreté : faire la charité à une personne dans le besoin réduit, seulement à court terme, sa souffrance due à la pauvreté mais rend cette personne dépendante de la charité.

De tout temps, il s’est agi sur fond de générosité à l’égard de certaines catégories nécessiteuses d’une guerre des idéaux et des idéologies.  A examiner les politiques et stratégies de réduction de la pauvreté, n’arrive-t-on pas à la conclusion que la pauvreté est en fin de compte un choix politique ?

Ces pratiques finissent par consacrer la pauvreté structurelle de la bonne Afrique qui est perpétuée dans les politiques et autres stratégies de réduction de la pauvreté. Elles proposent un miracle mais elles ont tout l’air d’un mirage. Et la pauvreté semble les défier et les narguer.

A la vérité, nos pays ne sont-ils pas coincés dans des pièges à pauvreté à travers les stratégies de réduction de la pauvreté ? Est-il toujours opportun de ne penser qu’à atténuer certains symptômes de pauvreté ? Ne vaut-il pas mieux viser le long terme et donc opérer un changement radical de paradigme en planifiant la création de la richesse qui permettrait aux êtres humains, centre d’intérêt de toute politique de développement, de sortir du cercle vicieux de la pauvreté et de retrouver leur dignité ?

Ces questions n’ont pas forcément de réponses toutes faites. Cependant, la démarche logique devrait être de construire une stratégie de création de richesse pour éliminer durablement la pauvreté.

En cela, une meilleure prise en compte de l’agenda 2030 de développement durable (ODD) et de l’agenda 2063 de l’Union Africaine comme grilles d’analyse des principaux problèmes de développement et un cadrage des priorités régionales dans les plans de développement nationaux et sous-régionaux, non pas sous forme de slogan ou pour se conformer à des obligations internationales, mais visant substantiellement un changement qualitatif dans le quotidien des populations, pourrait être une piste de solutions à explorer.

Somme toute, quand la création de richesse sera mise en avant sans fausse pudeur, avec la promotion des solutions endogènes, alors changera le récit et commencera la déconstruction qui permet de bâtir des communautés africaines prospères et autonomes.


 

[1] Philp Alston est rapporteur des Nations sur l’extrême pauvreté et les droits de l’Homme. Il vient de publier un rapport critique sur les efforts internationaux de lutte contre la pauvreté qu’il décrit comme une "négligence de longue date"

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